Et si notre corps, davantage que notre langue, limitait notre pensée ?

Publié le 16/05/2019 par Éditions Assimil
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Astronaute

Mais pourquoi   le débat s’est-il cristallisé autour de la question des différences de « point de vue » entre les langues ? Leurs similarités sont tout aussi frappantes !   Les langues ont en effet un point commun : elles sont parlées par des humains, dont les possibilités biologiques limitent la pensée, et, par ricochet, l’expression linguistique. Troisième et dernier volet de notre série consacrée à l’influence de la langue sur la pensée.

Notre corps limite nos perceptions

La langue oriente la pensée mais ne la restreint pas, contrairement à ce que suggère l’hypothèse dite de Sapir-Whorf (voir les deux épisodes précédents). Nous serions donc influencés par notre langue maternelle, tout en restant libres de nous défaire du point de vue qu’elle nous incite à porter sur le monde. Pouvons-nous alors penser sans aucune limite ? Ne nous croyons pas omnipotents trop vite ! Nous devons garder les pieds sur terre. Pas seulement au sens figuré, mais également au sens propre : notre corps et le rapport qu’il instaure entre le monde et nous, influence notre pensée.

Nous percevons le monde à travers les différents outils dont nous sommes pourvus : deux yeux, deux oreilles, un nez… Notre perception est donc restreinte par notre biologie. Les couleurs que nous sommes capables de voir sont conditionnées par les cellules de notre rétine, sensibles à des longueurs d’ondes particulières. Ce phénomène explique pourquoi nous percevons tous les mêmes couleurs, malgré les différences de dénomination entre les langues. Notre perception auditive est également limitée à certaines fréquences ; d’autres espèces, comme les chauve-souris, sont capables de percevoir des ultrasons. Les données sur le monde nous parviennent à travers le filtre de nos sens : nous pensons à partir de perceptions limitées.

Nos concepts ont une origine corporelle

Ces perceptions limitées forgent nos idées sur le monde. Dix, vingt, trente, quarante… Pourquoi les nombres sont-ils rangés de dix en dix dans la plupart des langues ? Probablement parce que nous avons dix doigts ! Si nous en avions huit, le système de numération le plus courant serait vraisemblablement fondé ce nombre. Les expressions que nous utilisons au quotidien révèlent l’influence permanente de notre corps : si nous n’avions pas d’yeux, dirions-nous « je vois » pour signifier « j’ai compris » ? Si nous n’avions pas de mains, pourrions-nous « tenir un concept » ou bien « lancer une idée » ? Si nos corps étaient sphériques, comprendrions-nous les notions de devant et derrière ? Nos perceptions sont non seulement limitées, mais elles impactent aussi notre compréhension du monde.
Même notre manière de raisonner, de prendre nos décisions est impactée par notre corps, par nos ressentis. Ne vous arrive-t-il pas de surestimer la quantité de nourriture que vous avez besoin d’acheter lorsque vous faites vos courses le ventre vide ?

Nos ressentis pourraient être à l’origine des concepts que nous exprimons à travers le langage. On qualifie une personne agréable de « chaleureuse », alors qu’une personne déasagréable est considérée comme « froide ». Pourquoi fait-on ce lien entre température et caractère, alors que ces deux notions n’ont objectivement rien en commun ? Selon le linguiste George Lakoff, nous associons l’affection et la chaleur corporelle parce que, quand nous sommes bébés, nous ressentons de l’affection lorsqu’on nous tient dans les bras. Le langage découle ainsi directement de notre expérience du monde. Plusieurs expériences ont tenté de vérifier l’existence de ce lien entre chaleur et affection. En 2008, les chercheurs Zhong et Leonardelli ont demandé à des participants de jouer à un jeu de ballon en ligne qui simulait une partie en équipe. La moitié des participants étaient intégrés dans l’équipe : ils recevaient la balle de nombreuses fois. L’autre moitié recevait très peu la balle. Après le jeu, les chercheurs montraient aux participants des images de boissons et d’aliments chauds ou froids. Les participants devaient dire à quel point chaque aliment ou boisson leur faisait envie. Ceux qui avaient été exclus du jeu avaient bien plus envie de boissons et d’aliments chauds que les autres, comme si la chaleur pouvait atténuer le sentiment d’exclusion. En 2008 également, les chercheurs Williams et Bargh ont aussi voulu investiguer ce phénomène. Les participants devaient évaluer l’efficacité de compresses. La moitié des participants tenaient une compresse chaude, tandis que les autres tenaient une compresse froide. Ils devaient ensuite choisir une récompense pour leur participation à l’étude, parmi deux options. Ils pouvaient soit prendre une glace pour eux, soit obtenir un bon pour offrir une glace à un ami. Les participants qui avaient tenu une compresse chaude choisissaient bien plus souvent que les autres d’offrir la glace à un ami. La sensation de chaleur les aurait rendus plus altruistes. Voilà de quoi raviver les querelles entre sudistes et nordistes !

L’architecture de notre cerveau définit un cadre pour la pensée

L’affection n’est pas le seul concept dont nous parlons à partir d’une expérience sensorielle telle que la température. Pour parler du temps qui passe, nous nous appuyons sur l’expérience sensorielle de l’espace, du déplacement : nous parlons d’études « longues », ou encore d’un événement  « proche ». Nous représentons aussi le temps spatialement, à travers des outils comme les horloges, les calendriers ou encore les frises chronologiques. Les horloges, par exemple, représentent les heures qui s’écoulent sous une forme circulaire. Le temps est abstrait, insaisissable, et pourtant, nous parvenons à l’évoquer et à le représenter à travers l’espace. D’où nous vient cette capacité ? Une zone de notre cerveau appelée le cortex pariétal traite l’espace et le temps de manière commune. Nous sommes donc en quelque sorte programmés pour imaginer le temps en termes d’espace. Les bébés de neuf mois préfèrent l’association entre un bruit court et un petit objet, plutôt qu’entre un bruit court et un grand objet. Ils préfèrent aussi l’association entre un bruit long et un grand objet, plutôt qu’un bruit long et un petit objet. L’expérience a été réalisée par Lourenco et Longo en 2010. Elle montre que le lien entre espace et temps est présent dès le début de la vie. Tous les humains se représentent inconsciemment le temps sous la forme d’une ligne. Les locuteurs du français alignent spontanément des images qui représentent les différentes étapes d’une histoire de gauche à droite. Des locuteurs de langues comme le guguu yimidhirr, qui s’orientent par rapport aux points cardinaux, disposent aussi les images en ligne, mais d’est en ouest, comme l’a montré une étude réalisée par les chercheurs Boroditsky et Gaby en 2010.

Alors, pense-t-on différemment selon la langue que l’on parle ?

Quelle réponse apporter pour conclure cette série « Langues différentes, pensées différentes ? » ? Notre langue nous propose une certaine vision du monde, qui peut nous influencer, sans pour autant nous empêcher de penser au-delà. Notons aussi que même si les langues présentent des différences de conceptualisation, il faut peut-être avant tout remarquer leurs similarités importantes. Elles sont toutes parlées par des humains, qui pensent dans le cadre imposé par leur cerveau et le reste de leur corps !

Lila Lumière
Lila Lumière est étudiante en sciences cognitives à l’université Lumière Lyon 2.

Pour aller plus loin
– Cours vidéo :
A course in Cognitive Linguistics: Metaphor
https://www.youtube.com/watch?v=R0BYLpwSM6E
A course in Cognitive Linguistics: More about metaphor
https://www.youtube.com/watch?v=FZwk_098bTs

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