Les bonnes feuilles du livre My tailor is still rich de Louis-jean Calvet

Publié le 31/07/2019 par Éditions Assimil
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Nous sommes fiers de publier un extrait en avant-première de My tailor is still rich, les glottotropies à travers l’histoire de la méthode Assimil de Louis-Jean Calvet. Dans ce livre à paraître en septembre chez CNRS éditions, le grand sociolinguiste s’intéresse à l’histoire de notre marque et à ce qu’elle dit de l’évolution de la société française, de l’auto-apprentissage et de la représentation des langues étrangères.

Les quelques méthodes que nous avons évoquées au chapitre 3 sont issues d’expériences menées au sein d’écoles de langues ou bien de projets éditoriaux. Il en va différemment de la méthode Assimil : née d’une initiative individuelle, dans la tête d’un homme, Alphonse Chérel (1882-1956), qui avait certes enseigné le français comme précepteur dans différents pays, mais n’avait pas de liens avec l’enseignement scolaire des langues ni avec l’édition.

Sa vie, sur ses quarante premières années, est assez peu documentée (quelques articles de presse[1], un livre[2] une conférence[3]) et l’on y trouve souvent des erreurs et des imprécisions que, dans la mesure du possible, j’ai tenté de rectifier. On y trouve aussi parfois les mêmes informations, les mêmes détails, mais sans référence à la moindre source, ce qui rend les vérifications difficiles. Les pages qui suivent seront donc parfois incomplètes ou imprécises pour certaines périodes de sa vie.

Nous savons qu’il est né à Rennes, dans une famille de meuniers installée à Romazy, un village d’Ille-et-Vilaine qui avait alors 551 habitants et en a aujourd’hui moins de 300 (273 en 2015). Son père était minotier, possédant un moulin sur les bords du Couesnon, petit fleuve qui se jette dans la baie du Mont-Saint-Michel et symbolise pour les Bretons la frontière avec la Normandie (« outre Couesnon »). Après lui étaient nés trois autres garçons et une fille. Pour le reste, les choses sont un peu floues.

Voici par exemple un extrait de l’article paru en 2013 dans Le Télégramme de Brest, sans doute fondé sur des informations données par la famille :

En 1902, le Bac en poche, il saisit la première occasion et se fait embaucher à Londres comme précepteur. Il apprend le français aux deux enfants, mais en profite pour améliorer son anglais. Dès cette époque, germe dans sa tête l’idée d’une vraie méthode d’apprentissage de l’anglais. Après quatre ans d’intégration totale, il trouve un poste de précepteur dans une famille berlinoise. Il y reste trois années avant de rejoindre son frère à Moscou en 1909. Au printemps 1914, l’imminence de la Première Guerre mondiale le rappelle en France. Sur sa fiche de mobilisation, il indique maîtriser l’anglais, l’allemand et le russe. C’est sa chance. Il est nommé interprète et évite le front. Le pacifiste polyglotte se retrouve en charge de la traduction des messages ennemis interceptés sur le front. Ses qualités d’interprète ayant été vantées auprès des plus hautes autorités, il est appelé à rejoindre la Turquie, aux Dardanelles où l’opération franco-britannique s’enlise. Pilier de l’équipe d’interprètes, il travaille devant les cartes d’état-major et facilite les liaisons entre généraux français et britanniques. Un jour, il est blessé en évitant un tir de canon. S’ensuivent trois jours de coma pendant lesquels il délire en… allemand. Le voilà soupçonné d’espionnage ! Il s’en défend et finit par être innocenté. À la fin de la guerre, le Breton a de nouveau la bougeotte : l’Espagne, l’Italie où les Milanais le surnomment « Alphonso, il poliglotta » (Alphonse, le polyglotte), puis de nouveau l’Allemagne. Mais déçu par Berlin, Alphonse Chérel s’installe à Paris en 1927. Il consacre alors tout son temps libre à concevoir un calendrier. Le principe est simple : une petite leçon d’anglais quotidienne, agrémentée d’un texte humoristique et d’un dessin sarcastique de Pierre Soymier.

Effectivement, il entama en 1902 une vie itinérante. Il trouva d’abord un emploi de précepteur à Londres[4] chez Henry Wilson, banquier, et sa femme Jane, et initia le fils du couple, Edward*[5], au français tout en profitant de ce séjour pour améliorer son anglais scolaire. Mais l’information selon laquelle il aurait eu « dès cette époque » l’idée d’une méthode d’anglais ne repose sur rien et nous verrons plus loin qu’il commença en fait par une méthode de français pour anglophones. Puis, en 1906, il partit pour Berlin, toujours comme précepteur et enfin, en 1909, dans une famille russe, à Moscou, où il retrouva son frère Georges. Nous n’avons pas de documents sur cette période de la vie d’Alphonse Chérel. Mais cette succession de voyages nous rappelle une chose connue, le fait que la langue française jouissait alors d’un certain prestige et que les enfants des classes aisées devaient l’étudier. Rappelons que le français était alors la langue internationale, du moins à l’échelle européenne et en particulier dans la diplomatie. Pour ne prendre qu’un exemple un peu paradoxal, le français, langue de la puissance vaincue, fut la seule langue de travail du congrès de Vienne (1814-1815). Et ce n’est qu’en 1919 que le traité de Versailles fut, à la demande du président américain Wilson, rédigé en deux langues, l’anglais et le français. Et, bien sûr, la même succession de voyages nous dit que Chérel avait dû acquérir un bagage linguistique, apprendre la langue des pays dans lesquels il avait séjourné, l’anglais, l’allemand et le russe.

En 1914 arriva la guerre et il rejoignit la France. Il avait alors 32 ans, aucune formation professionnelle mais la connaissance de trois pays et de trois langues. L’armée le recruta donc comme traducteur. Fin avril 1915, lorsqu’éclate la campagne des Dardanelles (l’Empire ottoman était entré en guerre aux côtés des Allemands), il fut envoyé dans la péninsule de Gallipoli, dans l’actuelle Turquie. L’affirmation du Télégramme selon laquelle il avait été le pilier de l’équipe d’interprètes et avait travaillé devant les cartes d’état-major pour faciliter les liaisons entre généraux français et britanniques n’apparaît nulle part ailleurs, dans aucune autre source. Chérel fut blessé et l’on raconte qu’après trois jours de coma il se réveilla et vit deux gendarmes devant son lit : il aurait déliré en allemand et avait été soupçonné d’espionnage*… Quoi qu’il en soit, il finira la guerre à l’hôpital. Il avait donc 36 ans, toujours pas de métier, et il partit en Espagne, à Madrid puis à Barcelone. Ensuite en Italie, à Milan d’abord, puis il travailla quelque temps dans une entreprise à Gênes*, et rejoignit Berlin. Il y serait tombé amoureux d’une jeune fille dont les parents refusèrent qu’elle se marie avec ce Français sans ressources*. Et il serait rentré à Paris en 1926*, où il retrouva son frère Georges, à moins que ce soit le frère qui l’y ait rejoint.

Il avait donc 45 ans et toujours pas de métier bien défini. On raconte qu’il vivait de petites traductions*, et il avait l’idée d’un calendrier qui, toujours selon le Télégramme, permettrait de prendre une leçon d’anglais par jour. À partir de là, les choses deviennent plus claires. Il existe en effet au moins un exemplaire[6] d’un ouvrage paru en 1927, Assimil daily French course, signé par Alphonse Chérel, 3 rue Gérando Paris 9e, avec en page de garde le sous-titre : Originally published as « Calendar Course ». Il s’agissait donc d’un livre de français destiné à des anglophones (avec 182 leçons d’une page chacune) et tout laisse à penser que le calendrier que personne n’avait vu était le Calendar Course, destiné lui aussi à des anglophones. Cet ouvrage était sans doute la reprise sous forme de livre du calendrier dont nous n’avons pas la trace. À la fin du Assimil daily French course on trouvait également une publicité pour deux livrets bilingues, publiés en 1926 ou 1927, Tell us another (« Dites-nous-en une autre ») et A little of everything (« un peu de tout »), au prix de 3,75 francs chacun (ce qui représenterait aujourd’hui un peu plus de deux euros). Les deux livrets furent plus tard réunis et publiés à la fin des années 1930 sous le titre Histoires anglaises et américaines. La méthode de français pour anglophones et les deux livrets bilingues doivent donc être considérés comme les ancêtres de L’anglais sans peine qui paraîtra un peu plus tard.

Louis-Jean Calvet, My tailor is still rich, les glottotropies à travers l’histoire de la méthode Assimil, CNRS éditions, 240 pages, 25€, parution septembre 2019


[1] En particulier dans Le Télégramme de Brest, 10 mars 2013.
[2] Annie Fave, Marcel Lévy, My tailor is rich. Assimil, 80 ans d’histoire, éditions 30.000 pieds, 2009.
[3] Conférence de Philippe Gagneur au Polyglot Gathering, Bratislava, 2017 : https://www.youtube.com/watch?v=4TR_bpAL_Us
[4] Selon un ouvrage publié par Assimil en 1999, pour fêter ses 70 ans d’existence, il serait d’abord allé en Russie, puis en Angleterre : La méthode Assimil de 1929 à 1999, Paris, 1999, p. ix.
[5] Les informations suivies d’un astérisque sont celles que je n’ai pas réussi à vérifier mais qui soit viennent de la « tradition orale » familiale reprise par les sources signalées plus haut, soit sont en contradiction avec d’autres sources. Selon Le Télégramme de Brest la famille Wilson a deux fils, selon Philippe Gagneur elle n’en a qu’un.
[6] Il est en la possession de Philippe Gagneur.

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